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Denis Lavant...garde : interview exclusive ! Djemilove

Eva Mendes et Denis Lavant

Vendredi 22 juin, j’ai enfilé mes escarpins de sept lieues pour enjamber la Seine et me rendre d’un pas alerte et intimidé sur la rive droite, rue Quincampoix, au café resto le « Quincampe » où m’attend notre « little big man », alias Denis Lavant, comédien absolu, acteur total, histrion génial, héros protéiforme du dernier film-somme et déjà culte de Léos Carax : Holy Motors (Production Maurice Tinchant, Martine Marignac, Magaret Menegoz et Regine Vial, sortie officielle le mercredi 4 juillet 2012)
Notre homme arrive à pas de velours comme un chat, lutin aérien, pierrot lunaire, héritier du Jean-Louis Barrault des Enfants du paradis  : bonnet de docker sur le chef qu’il ne cessera d’ajuster tout au long de l’interview, une roulée aux lèvres devant un thé noir, une autre main sur le bras. Denis lavant est un homme heureux à 51 ans, trois filles, une femme dramaturge Razerka Ben sadia Lavant, un sourire complice et le rire généreux, un visage façonné par le théâtre. Un masque de persona, derrière lequel pourtant on sent la rigueur, la sueur et le travail du saltimbanque sur les planches, de l’athlète acrobate de cirque qu’il demeure y compris dans la vie. Quand il répond à mes questions, il se lève, joue, mime, pastiche, et fait trembler de sa voix éraillée et puissante, son léger accent parigot. Il rit aux éclats d’un rire farcesque, généreux et tellement humain, humble comme ses réponses, pléthoriques aussi, à l’image du cinéma total qu’il incarne dans les dix rôles qu’il endosse pour ce film. Masques successifs qu’il épouse en une journée devant sa loge d’artiste improvisée, l’arrière d’une limousine blanche, Holy(wood) Motors, en route vers la casse pour elle et la gloire pour lui !

On ouvre le bal avec cet enfant du Paradis :

Djemila Khelfa : la scène finale avec pour fond musical la superbe chanson de Manset « Revivre », bouleversante de lyrisme poétique, est-elle une allusion à la famille chimpanzé, Pépé et Zaza, du regretté Leo Ferré ? le regard inoubliable d’humanité de ces singes tourné vers nous, spectateurs ébranlés au bord des larmes , semble être la thématique du film : savoir regarder ?

Denis Lavant : ah oui ! (rires), il chante : « T’avais des mains comme des raquettes, Pépé… » Ferré, je n’y avais pas pensé mais le film que j’ai vu deux fois depuis Cannes résonne à présent comme une chambre d’échos. Chacun peut y voir des allusions intertextuelles, des renvois, des souvenirs comme ce moment où Léo ferré nous avait rendu visite sur le tournage interminable et le décor pharaonique des Amants du Pont Neuf en 1991 à Montpellier, 2 ans avant sa mort. Il aurait très bien pu jouer Hans mais c’est Piccoli qui a été choisi. Avec Holy Motors , l’énergie est plus fraîche, le tournage s’est déroulé sur 1 mois et demi, ce qui semble raisonnable.
Oui, en effet, c’est un film sur le regard, une variation subtile entre voir et être vu au cinéma comme au théâtre, comme dans cette scène de mise en abyme troublante où nous spectateurs, nous regardons une salle ébahie regarder un film muet de Franju et rions de nos propres mimiques, dans ce miroir réfléchissant au 3ème degré.
Un film sur le regard certes comme le rappelle la voix off : « la beauté est dans l’œil de celui qui regarde, mais plus personne ne regarde… » « Les caméras aujourd’hui sont plus petites que nos têtes et on ne sait plus où regarder… ». Savoir regarder des mondes perdus, celui de la Samaritaine transformé en hôtel de luxe mais encore jonché de cadavres, celui des mannequins cataleptiques, y placer le fantôme de Jane Seberg sous les traits de la magistrale Kylie Minogue. Bref ! faire voir des rapports humains, des situations de couples, des personnages hors-mesure, hors-normes pour ceux qui ont encore des yeux pour voir, pour ceux qui aiment encore le cinéma, loin du sourire hollywoodien de The Artist .

DJ-K  : Que retirez-vous de votre complicité avec Léos Carax qui semble vous offrir un rôle à la mesure de votre démesure ?

D-L : Ce qui me fait vivre, c’est une émotion pure, presque punk, violente… parce que le travail sur le personnage est la matière même du cinéma de Léos Carax. Rendre vivantes des figures, les mille possibilités psychiques de l’humain. Avec Monsieur Merde nous étions sur un terrain familier, il s’agit du double du personnage déjà utilisé dans Tokyo, le film à sketches de Léos. Avec le vieil agonisant dans la chambre d’hôtel, il s’agit du fantôme de Beckett. Avec les deux voyous clonés dans l’entrepôt chinois, nous sommes dans deux entités qui s’annihilent dans le non vécu, dans le pur imaginaire. Le meurtre du banquier au Fouquet’s est une scène farcesque d’absurde noir. Le papa poule dans la voiture avec ses sentences assassines : « Ma pauvre Angèle, ta punition c’est d’être toi et de vivre avec ça »… participe du naturalisme contemporain et du vécu autobiographique : moi et Léos avons des filles, heureusement, la résilience existe (sourires) ! Cette mosaïque entre imaginaire, fictionnel et réalisme provoque l’humour noir, le banquier est une allusion à l’actualité : il se fait plomber alors même qu’il est en train d’exhorter ses confrères à s’armer.

DJ-K  : Le résultat de ce film vous rend-il heureux ?

D-L : Oui, ce film est un bel ouvrage fait de complicité et de générosité dans l’équipe. Je suis particulièrement fier de la scène des arts martiaux avec la contorsionniste Zlata et des prises difficiles avec les guenons (un singe déchaîné dans un HLM ! rires). Il faut une concentration particulière pour conduire sans permis et rendre ma maladresse naturelle ! Ce qui compte ce sont les précipités d’impromptus loin du conventionnalisme des écoles de théâtre. Les gestes se font à l’improvista, des précipités limités dans le temps.

DJ-K  : Le maquillage dissimule et montre : là encore, il s’agit d’une variation sur le thème du voir et être vu, est-ce une exigence de Léos Carax ?

D-L  : Oui, 5 heures de maquillage pour le banquier, prothèses, « côtelettes » sur la peau pour commencer à infuser, à respirer le personnage. Léos sur le plateau demandait à creuser, aller plus loin dans la gestuelle, dans le jeu, plus que fouiller un questionnement psychologique. Il s’agit d’un parcours, d’un rapport avec les objets, par exemple : la scène du banquier a demandé 15 jours de tournage dans la limousine, il s’agit d’un slalom technique à travers la fluidité et le naturel.

DJ-K  : Quels sont les personnages qui vous ont demandé le plus de travail ?

D-L : Paradoxalement même si la scène de Père Lachaise avec M. Merde a demandé sept prises et l’apprentissage de son langage, « le merdogon », le personnage qui m’a demandé d’aller plus loin, d’être le plus affûté, d’aller le plus en amont dans le travail, c’est la scène de l’accordéoniste, scène de l’entracte dans l’église, la plus travaillée. Comme au cirque, on ne voit pas le travail, il s’agit de pallier un manque, apprendre à jouer avec d’autres musiciens, ce qui vous prend plusieurs semaines avec un trac inouï. Le tournage a duré toute une nuit mais ce fut un moment très fort, une très belle complicité avec Bertrand Cantat, mon ami, quelqu’un qui me touche dans la vie comme dans ses tragédies et qui trouve un écho en Léos Carax dont la compagne a disparu 5 jours avant le tournage.
Il a fallu s’accrocher à ce qui n’était plus humain. C’est l’objet d’un film de Sophie Blondy, L’étoile du jour, qui doit sortir avec Iggy Pop et moi-même et dont la thématique est le cirque, un conte forain en somme. Avec Carax, les enjeux physiques et émotionnels sont éprouvants et la mort brutale de Katerina Goloubeva a ressoudé l’équipe autour de Léos. Il s’agissait de tenir ou s’écrouler, le film prend son départ sur une mort, Katerina. Nous sommes avec les fantômes ce qui explique le cauchemar dans la scène du cimetière. Et cette pensée pour quelqu’un qui vous est cher vous aide à trouver de l’énergie et à vous dépasser.

DJ-K  : Denis Lavant vous ne semblez pas être de ce monde dans ce film ? On touche la grâce d’une rencontre avec des personnages baroques avec lesquels on vibre, on pleure, on s’identifie.

D-L : Cela me touche beaucoup que ce film suscite autant d’engouement à l’image de l’accueil réservé à Cannes. Le film retentit d’une façon poétique, il n’y a pas de messages univoques du moins : le ton est comique, dramatique, sentimental, pathétique… Nous sommes dans un mélange de registres à la manière du théâtre baroque de Shakespeare. Et c’est là tout le génie de Léos, c’est de capter ces situations humaines sur terre.

DJ-K  : Vous avez le sentiment de faire un métier privilégié ?

D-L : Je ne sais pas pourquoi Léos m’a choisi , au nom d’une complicité de 30 ans sans doute pendant laquelle nous ne nous voyions qu’épisodiquement. Je n’aime pas tomber dans les jérémiades, le métier de comédien est passionnant et c’est un luxe d’aimer ce que l’on fait. J’ai eu l’occasion d’accompagner lors d’un tournage, Manu, un marin pêcheur caseyeur à Concarneau en Bretagne sud et croyez-moi ce type a un courage fou d’y aller avec la même envie tous les jours et ce, dès 5h du mat’ !
Alors vous pensez bien que même pendant l’âpre tournage des Amants du Pont neuf, qui constituait une expérience limite puisque je suis allé perdre jusqu’à mon identité, mon appartement à Paris que j’avais largué, pour mieux m’imprégner du personnage d’Alex, le clochard. Même si je ne crains plus rien dans ces expériences de tournage, je repense à mon Manu, le pêcheur breton, et je me dis que je fais un métier de privilégié !

DJ-K  : comment s’est passée votre collaboration avec les femmes de ce film ? Est-ce intimidant de se retrouver entourée de ces légendaires créatures ?

D-L  : Kylie Minogue en Jean Seberg est tout simplement stupéfiante et la scène de suicide du haut de la Samaritaine est je crois une réussite et un hommage au cinéma de Léos, les vues sur le Pont Neuf sont sublimes. Quant à la présence d’Edith Scob, inoubliable héroïne des Yeux sans visage, en chauffeur de la limousine à l’humour pince-sans-rire et aux manières aristocratiques décalées, ce fut une rencontre très intimidante en effet. Mais Edith a réussi à me décomplexer, à me rassurer en ayant des mots réconfortants : « C’est formidable ce que tu as à jouer » avec une classe et un humour tout britanniques !
Quand à Eva Mendès, Léos a joué sur l’effet de surprise en 10 jours de tournage au Père Lachaise : la bête , M. Merde a rencontré la belle, Eva, et cette trouvaille est hilarante et surréaliste. Le rapt d’Eva en Mannequin soumis à un shooting photo que M. Merde va recouvrir d’un voile oriental est une des scènes les plus difficiles à tourner. La scène est très stylisée, il s’agit d’une épure, d’un tableau, une scène iconoclaste : Une Vierge à l’enfant…bandant !

DJ-K  : Dans ce film hommage au cinéma, on retrouve de l’ interfilmique, aussi comme on parle d’intra et d’intertextualité en lttérature ?

DL  : oui, il y a dans le personnage de M. Merde du Antonin Artaud, du Antony Queen dans Quasimodo, du Franju, du Buster Keaton bien sûr mais aussi et surtout du Chaplin, celui des premiers temps du Burlesque, les premiers courts-métrages de Charlot avec une énergie quasi-punk, une grâce et une élégance inouïes.
La course cybernétique sur le tapis roulant dans Holy motors est une allusion intrafilmique au long travelling hallucinant et éprouvant de Mauvais sang, soutenu par le « Modern love » de David Bowie, scène que je me réjouis de savoir « culte » si vous le dites ! (rires)

DJ-K : Que retenez – vous du cinéma français d’aujourd’hui ?

D-L  : Paradoxalement, je vais très peu au cinéma au risque de vous décevoir ( rires) : j’ai participé au dernier festival du film de Trouville parce que j’y étais invité en tant que membre du jury mais j’avoue ne pas apprécier cet esprit de compétition. Je suis très pris au théâtre , six soirs par semaine et quand je ne joue pas, je préfère marcher dans la rue.
Je retiens tout de même un film hongrois sorti en 2003 : Les Harmonies Werckmeister de Bela Tarr qui évoque un pays en proie au désordre, des gangs qui errent dans la capitale et raconte l’histoire de Valushka, postier à ses heures, visionnaire, et qui se bat contre l’obscurantisme. Le film est narratif certes mais il est tout en sensation plus qu’intellectuel, c’est le cinéma que j’affectionne. Ou encore Abel , film de Diego Luna, vu au dernier festival de Deauville, film tout en émotions, qui raconte l’histoire d’un enfant autiste qui retrouve la parole et décide de prendre en charge le destin de sa famille après le départ de son père. The Artist ou Intouchables, aux messages univoques, ne sont pas trop ma tasse de thé…Bon, je ne les ai pas vus vous me direz... (rires) !
Le cinéma réaliste m’ennuie, j’ai besoin de stylisation, d’artifice, l’esthétique du téléfilm ne me parle pas, ne me raconte rien, ne m’évoque rien

DJ-K : Denis Lavant, qu’est qui vous intéresse dans la vie à part le théâtre et le cinéma ?

D-L : Traverser l’existence dans l’état que j’ai choisi en tachant d’accueillir le sentiment poétique de la découverte. Je vais davantage dans la rue qu’au cinéma parce que j’y explore un rapport physique au monde, j’y déchiffre des visages tourmentés qui me concernent. Observer l’effrayant enfermement des gens dans le métro, un casque audio sur la tête en guise de prothèse existentielle. Ce son saturé coupe les gens du monde de l’ici et maintenant. C’est du fétichisme audio qui projette les êtres dans l’ailleurs, une forme d’aliénation en réalité.
Moi, je cherche l’essentiel dans l’ici et maintenant, dans le présent, comme quand je joue au théâtre, l’idéal est le moment présent.

DJ-K : On vous voit bientôt sur les planches alors ?

D-L : Je travaille sur un spectacle pour la saison prochaine à La Maison de la Poésie réunissant une danseuse aérienne sur câbles et un électro-acousticien sur un texte poétique de Heiner Muller
Par ailleurs, mon épouse Razerka va monter Othello de Shakespeare, début 2013 avec des gens qui viennent d’horizons différents : Sapho, Saul William et moi-même dans le rôle de Iago.

Notre Iago n’a rien de diabolique, lui, et il s’est envolé d’un battement d’ailes après un discret, humble, mais ô combien précieux entretien, vers sa maîtresse impérieuse et impatiente : « Lavant-scène..! »

Bon vent, captain Lavant…garde !
Djemila Khelfa

Holy Motors de Léos Carax, sortie officielle le mercredi 4 juillet 2012