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Terence Davies : l’esthétique de l’intime inverti ! Djemilove

Dans le cadre du festival Chéris chéries, désormais tremplin automnal du film gay, lesbien, bi, trans et +++ de Paris) , 19ème du nom et présidé par Pascale Ourbih, une carte blanche était donnée au critique cinématographique, cinéaste , parolier – Pierre Philippe. Notre invité avait choisi de présenter 2 films de Terence Davies, cinéaste liverpoolien né en 1945 : le premier, un court métrage ( 27‘) , l’insaisissable Madonna and child (1980) ( la Piéta bien sûr, pas la chanteuse !), tourné en 1976, 2ème volet du triptyque composé de Children (1972, son 1er script) et qui s’achève logiquement par Death and tranfiguration , le dernier volet dans lequel il imagine les circonstances de sa mort. La trilogie produite en 1979 par la Greater London Arts Association et le B.F.I ( l’équivalent britannique de notre Cinémathèque), dont le titre du dernier tableau est un hommage à peine déguisé à l’œuvre éponyme de Strauss, sortira en 1983 dans des festivals en Europe et aux Etats-Unis sous le titre The Terence Davies Trilogy

Le second film était présenté en compétition celui-là, ce vendredi 18 octobre au Forum des Images, le mélancolique The Long day closes , un long métrage de 86 min, consacré aux heureuses et spleenétiques années d’enfance de Bud, jeune chérubin anglais qui ressemble fort à son auteur, dans le milieu des années 50, dans un Liverpool et ses quartiers populaires désuets, sortis d’une Angleterre laborieuse, pluvieuse, brumeuse. Le personnage évolue entre rituels mortifères pour tromper l’ennui larvé et la solitude ineffable des dimanches sans fin que seule une sortie au cinéma peut éclairer dans les yeux ébahis d’un enfant muré dans sa « différence », névrotiquement rivé au giron d’une mère qui fredonne les chansonnettes entendues à la radio ( la bande son fera entendre Debbie Reynolds) , madonne chantante qui désespère un jour de saisir la tristesse qui paralyse sa progéniture quand celle-ci éprouve des difficultés à rentrer dans la piscine avec les autres garçons qui l’intimident…Et pourtant, celui-là baissera les yeux d’émotion et de désir inavoué, à sa fenêtre devant le clin d’œil que lui lance un jeune maçon, bel Adonis encanaillé à la poitrine dénudée…

Mais pour entendre et voir ce cinéma tout en suggestion plus qu’en dévoilement, Pierre Philippe rappelait avec pudeur, justesse et acuité dans son introduction , qu’ « il faut avoir des yeux pour voir » ce cinéma qui se « regarde à genoux » et sans qu’on nous impose les lassantes et ob-scènes images du genre porno trash gay où l’on se « déproitraille » à la chaîne…

En ce sens, Madonna and Child est un chef-d’œuvre de mystique pasolinienne, d’espièglerie à la Jean Vigo et de réalisme poétique grémillonien : un cadrage époustouflant d’esthétisme, un noir et blanc expressionniste suranné, des travellings soulignant et sublimant le réel, une pudeur clinique pour une thématique sacrilège et sacrée, l’ennui moribond toujours, l’amour maternel irréductible, la culpabilité taraudante, l’interdit et l’inversion sexuels dans un univers d’images pieuses et de chants sacrés… Le récit évoque avec chasteté et audace la difficulté d’être d’un « vieux garçon » homosexuel, Robert Tucker, rejeton d’un père violent, mort alors qu’il était encore jeune, dans le nord d’une Angleterre prolétaire, catholique et pudibonde ( celle de Terence Davies himself). Morne destin d’un employé le jour aux écritures d’un comptoir maritime, ponctué la nuit par des virées dans les sous-sols infernaux du macadam, dans des officines interdites pour adultes « invertis », à l’insu d’une mère adulée mais qui veille et fait semblant d’ignorer l’identité sexuelle de son fils, en proie à la volupté des latrines.

Terence Davies met son homosexualité au service d’une vision du monde et non l’inverse et donne au spectateur le temps de regarder sans voir, le temps de deviner sans souligner, le temps d’accueillir l’indicible vérité brute sans aveugler les yeux déjà humides du spectateur. L’amateur de ce cinéma-là, homo ou hétéro, exigeant et pur – la beauté comme les anges est asexuée - n’a pas besoin de guide pour voir l’invisible et entendre l’indicible, parce que l’insondable poésie des image de Davies lui sert de flambeau pour être éclairé...

Un grand merci donc à Pierre Philippe qui pour la peine a fait venir de Londres la seule et unique copie de la trilogie pour partager sa flamme avec un public choisi de happy few, happy tout court ce soir-là.

Filmographie : 1976 : Children (moyen-métrage), 1980 : Madonna and Child (moyen-métrage), 1983 : Death and Transfiguration (moyen-métrage)1984 : The Terence Davies Trilogy (réunion des trois précédents) 1988 : Distant Voices, Still Lives ( 1er long métrage) 1991 : The Long Day Closes , 1996 : The Neon Bible (La Bible de néon), 2000 : Chez les heureux du monde (The House of Mirth), 2008 : Of Time and the City ( film documentaire sur Liverpool sa ville natale), 2012 : The Deep Blue Sea ( nouvelle fiction)

Pascale Ourbih présidente du Festival Cheries cheris en compagnie Christophe Martet journaliste fondateur du site Yagg

Si l’on peut accorder une mention spéciale à ce cinéma de l’intime , on saluera également la performance tout aussi esthétique du film franco–pakistanais Noor ( 2012, 78’ ) du français Guillaume Giovanetti et de la turque Cagla Zencirci, 1er prix décerné ce dimanche en clôture du festival Chéries, chéris. : l’histoire très épurée et sobre d’un transgenre pakistanais, qui souhaiterait recouvrer une barbe et une moustache, attributs virils qui lui permettraient de redevenir un homme après avoir sacrifié une partie de lui-même pour l’amour d’une Khusra ( trans pakistanaise)…Film fascinant sur la recherche de soi, la quête initiatique d’un personnage parti à la rencontre de lui-même dans un univers onirique soutenu par des images d’une rare beauté et le regard attendri des deux cinéastes sur leur personnage éponyme qui force le respect par l’opiniâtreté de son parcours vers son essence. Noor ( 2012, 78’ ), Guillaume Giovanetti et Cagla Zencirci

On évoquera pour finir le Prix spécial du jury accordé au film In The name of de MalgosKa Szumokska qui aborde un sujet sensible et assez peu traité au cinéma : celui de l’homosexualité chez les prêtres dans un film troublant d’une beauté sculpturale qui regarde les corps masculins avec désir et culpabilité. In The name of de Malgoska Szumokska (Pologne,2012, 102’)