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My David Bowie par Lala Jean Pierre Lestrade* Djemilove

. My David Bowie

My David Bowie

Je me souviens encore du jour, au début des années 1970, où j’avais lu dans la revue musicale Rock & Folk une minuscule critique louangeuse de l’album "Hunky Dory" de David Bowie, qui était alors totalement inconnu en France. Sur la pochette en tons sépia, son visage était maquillé comme celui de Lauren Bacall et il ne m’en avait fallu pas plus, quelques mots-clé...Fait exceptionnel, j’étais "monté à Paris" exprès de ma ville de province normande pour acheter ce disque introuvable ailleurs et le ramener comme un talisman dans ma chambre bleu nuit d’adolescent, où venait me retrouver ma petite sœur Catherine, qui s’ennuyait, tenant son nounours - ou ce qu’il en restait, en suçant son pouce. Je lui faisais écouter "Oh ! You pretty things" et "Kooks" en boucle, si adorable, elle était aux anges.

Cette voix, cette musique, je n’avais jamais rien entendu de tel. Pour le jeune homme homosexuel et solitaire que j’étais, Bowie fut pour moi l’équivalent de Tennessee Williams : un véritable électrochoc, une révélation. A cette époque, on le fourgua temporairement dans la catégorie "Glam Rock", et même "rock décadent" (avec T Rex), tant il était différent de ce qu’écoutaient mes copains babas cool : Pink Floyd, Genesis, The Grateful Dead et tous ces groupes de fumeurs de joints, tout comme les hardeux avec Deep Purple et consorts. Bowie m’impressionna si fort que je montais mon propre groupe appelé Trottoir, clin d’œil au Velvet Underground, et mis mes poèmes en musique avec mon ami Patrick Pinatel (fan de T Rex et Status Quo, avec qui je fis mon premier voyage en stop en Angleterre pour aller au festival de Reading). Je repris même "Memory of a Free Festival" de l’album Space Oddity, ode incantatoire extatique très LSD avec une intro à l’harmonium à vrai dire assez hippie pour le coup.

Ce fut le début d’une longue histoire d’amour, jalonnée de tous ces disques merveilleux : Space Oddity, The Man Who Sold the World, Ziggy Stardust, Diamond Dogs (dessin de Guy Paellert, censuré aux USA), Pinups (avec Twiggy sur la pochette), Aladdin Sane, Young Americans (photo sépia encore, magnifique), Low, Heroes, Station To Station, Lodger, Scary Monsters and Superfreaks (et sa première pochette décevante), entrecoupés de quelques merveilleux concerts, donc celui à Pantin , de l’album Station to Station, aveuglant de néons, inimaginable de beauté électrique. Nous étions toute une bande en transe totale partageant l’apparente complicité des fans. Il y avait bien sûr mon frère Didier Lestrade, Pascale Borel, cette petite peste de Thierry Lucaire, Maxime Journiac et Audrey Coz (une autre peste celle-là), Gaël Barbelian qui devint le maquilleur de mes premiers concerts à Paris et en Hollande et ce fan fou furieux de Bowie, enfant de la Dass, Daniel Giboury, qui s’effondra en pleurs dans mes bras à la fin du concert, bouleversé, inconsolable. Nous étions au premier rang et je portais sur mes cheveux gominés une résille très camp qui eut l’amusant honneur d’une double page du magazine espagnol Hola ! montrant les "fans de Bowie". Ceci dit, je ne me suis jamais considéré comme un fan, sorte de caste à part, jalouse et prête à tout, hystérique, plus consommatrice de sous-produits, d’infos et de ragots que je ne l’ai jamais été. Non, tout simplement, je croyais fermement que personne, absolument personne au monde ne pouvait comprendre, ressentir et aimer David Bowie mieux que moi, c’était tout. Je pense d’ailleurs la même chose depuis plus de vingt ans à propos de k-d Lang, my beloved k-d Lang.

Un jour finalement, avec Let’s Dance, Bowie devint mainstream, c’est à dire VRAIMENT grand public. On pouvait désormais aimer sa musique sans savoir ce qu’elle voulait dire, "a dance floor filler", comme on dit : la vidéo fut terriblement banale et décevante, le hit, parfait, irrésistible. La star aux yeux varons était devenu une espèce d’abstraction, on pouvait désormais danser sur Bowie et être homophobe, un comble ! Point de non-retour, je m’étais fait traiter de pédé par un petit con de banlieue (on ne disait pas encore caillera) qui ne devait pas avoir 16 ans, à la sortie du concert de Let’s Dance à Vincennes, tête à claques hébétée que j’ai dépassée en haussant les épaules.

Mais entre Bowie et moi (en toute modestie) rien n’a jamais changé, sinon la vie qui a continué, les années qui passent et toutes ces nouvelles générations qui le redécouvrent sans cesse à leur façon, différente de la mienne, adolescent puis jeune homme androgyne qui trouvait autant de clés et de signifiants identitaires dans ses messages subliminaux, cette poésie absconse, qui tient à la fois du cut up de Burroughs et de l’écriture automatique des Surréalistes : totalement différente de celle de Lou Reed, autre génie de l’histoire du Rock, si réaliste, épurée et totalement urbaine ( mention spéciale pour l’album Transformer, dans lequel participa Bowie : Sattelite of Love !). Habitant en Suisse depuis des années, je réussis l’incroyable prouesse de louper le concert de Bowie - magique- au Montreux Jazz Festival, mais j’eus le privilège de le voir en exclusivité, seul dans le luxueux home cinéma privé du chalet de Claude Nobs.

Bowie, caméléon et touche à tout de génie, créa des ponts entre les genres musicaux, du folk spatial et symphonique de Space Oddity, à l’Ambient music de avec toutes ces références rock à ses amis et alter-égos, Marc Bolan (The Man who Sold The World) Bob Dylan, Lou Reed et Andy Warhol (Ziggy Stardust) , des collaborations magiques avec Brian Eno (Low), le sublime Young Americans, au son si Black, chef-d’oeuvre de plus avec le magistral Fame co-signé avec John Lennon (Bowie reprend sur cet album la magnifique chanson des Beatles "Across the Universe")...Chaque album apportait sa métamorphose visuelle et ses références culturelles...Low c’est Berlin avec le compère Iggy Pop...la cocaïne...les films expressionnistes allemands. Non, je ne peux pas tout raconter.

Je me souviens encore du jour où, peintre au noir à mes heures, je travaillais dans le loft de Dominique Isserman à La Bastille. Mon ami Dominique André m’appelle et me dit "Viens vite, c’est la vidéo de Bowie !" En effet, la première vidéo marquante de l’histoire de MTV fut celle de "Ashes To Ashes". Comme cette vidéo fut disséquée et analysée par les fans de Bowie ! Quelle vision cryptique et hallucinée avec Bowie habillé en clown SF, directement inspiré de Klaus Nomi ! J’ai un polaroïd de ce jour là, chez Dominique Isserman ( que je devais souvent croiser, des années plus tard à Trouville après avoir quitté Paris), alors garçon souriant et rétrospectivement très mignon, tout couvert de poussière d’enduit. Celle de "Life on Mars" est la vidéo la plus camp et la plus glamour de la terre : maquillage et coupe de cheveux de secrétaire cockney un vendredi soir, toute en surexposition, complètement Pop Art, uniquement plan américain/gros plan que n’aurait pas reniée le génial Jean Christophe Averty, le premier vidéaste français. Celle de "Boys Keep Swinging, reste une merveille du genre, où l’on voit Bowie in drag (en travesti) faire ses propres chœurs, irrésistiblement drôle : en Carmen Miranda (mâchant du chewing gum), en Lauren Bacall et en Marlène Dietrich, livide comme un spectre, marchant avec une canne, la seule qui n’enlèvera pas sa perruque au défilé final. Quelle musique absolument magnétique toute imprégnée des distortions saturées de Eno ! A chaque fois que je revois cette vidéo euphorisante, c’est comme si je sortais du placard une fois de plus !

Les dernières vidéos de Bowie, inquiétantes, sombres et quelque peu morbides, parlent de science fiction et de fin du monde, mais aussi et comme toujours, de nostalgie, de sublimation, avec toujours cette voix de crooner décalé ( qui doit tant au méconnu Scott Walker) au maniérisme vibrant d’intensité et d’ambivalence. Son parcours artistique unique recèle d’infinis trésors, des perles (de culture) que l’on ne cesse de redécouvrir : sa carrière fut couronnée de succès et même d’une entrée en bourse jackpot - smart move ! - bien que cela me dépasse au dernier degré. Une réussite que bon nombre des artistes peuvent lui envier, mais si l’on est artiste on doit savoir plus que tout autre saluer la réussite du génie et du talent là où elle se trouve, sans jalousie aucune. J’écouterai ce soir Young Americans et bien sûr, je vais pleurer, grosse madeleine de Proust en vue...Bowie, c’est LA matrice, il fait partie de ma famille, le noyau dur du cœur, ce qui ne disparaît jamais. Rest in Peace, dear, dear David, thank you so much.

Lala JP Lestrade Sweet xx Love you !

11 janvier 2016.