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Eva Truffaut : la grâce du négatif... Flâner

©eva truffaut

Première/clap

On connaissait l’actrice Eva Truffaut, digne héritière de son réalisateur de père qui joua, encore enfant , dans ses premiers films , L’enfant sauvage (1970), L’Argent de poche (1974) jusqu’aux plus récents longs métrages de son fidèle et inséparable ami, Vincent Dieutre, touché par la grâce toute janséniste de la pellicule : Fragments sur la Grâce ( (2006), ou encore Jaurès (2012). On connaissait aussi la réalisatrice exigeante de Travaux divers d’hiver et d’été, film co-réalisé avec Christophe Atabékian , de La Visite de Vincent, ou même de I’m thru with love, mais peut-être connaît –on moins l’œuvre photographique de cette artiste polymathe qui s’exposera du 5 au 29 juin 2013, à la galerie Chappe.

©eva truffaut

Eva-naissance

Née dans une famille cinéphile, Eva Truffaut, est la fille de François Truffaut et de Madeleine Morgenstern , elle baignera dès l’enfance dans les bobines 16/9ème où trônent dans le panthéon des chefs-d’œuvre, les films de Ernst Lubitsch, Fritz Lang ou Alfred Hitchcock, Walt Disney étant ostracisé à la maison, anathème qu’elle reproduira de son aveu avec sa fille…déterminisme culturel oblige ! Avec l’acquisition de son premier Nikon , une relique de la guerre du Vietnam qu’elle chérit comme un talisman, elle s’intéressera très vite à l’art photographique, balbutiant d’abord comme styliste photographe avant d’oser enfin s’affirmer comme photographe au timide polaroid, pour ses premiers pas.

Géné(v)alogie

Sous l’impulsion et l’influence de ses ainés, pères puis pairs spirituels avec qui elle apprend l’autonomie dans le travail et l’art du portrait, Paolo Roversi en l’occurrence dont elle sera l’assistante, elle s’initie à la drôlerie et la légèreté en compagnie de J.B Mondino, saisit l’efficacité et la célérité sous l’œil vigilant de Peter Lindberg, le mystère du négatif aussi avec Sarah Moon. Eva rêve et prend son envol de photographe, armée du seul empirisme et de son audace, sans savoir théorique, elle ne fera en effet pas d’école de photographie. Avec Paolo Roversi, elle apprend encore à REGARDER avec attention le réel, les autres, sa fille, ses amis, ses amoureux jusque dans sa salle de bain… J.B. Mondino avec qui elle travaille polaroïd au cou en collaboration sur une série « La beauté d’argent » dans les backstage et les cabines de mannequins, lui suggère un jour de travailler au numérique encore prototypal sur des modèles « purs ». « Aujourd’hui, lui souffle t-il, on ne met pas de vêtements, tu fais des photos, pas de séries ». Expérience « désinhibante et cathartique » avouera la timide Eva.

©eva truffaut

Eva-sion

Eva s’évade alors si loin et si proche de l’immanence et des autres de qui elle se protège derrière son objectif. Elle confie sa timidité dans la vie et se réfugie aisément derrière une focale pour saisir son premier modèle, sa fille, qu’elle espionne quand elle dort, sans « répétition », sans « pose » parce que les gens qui dorment lâchent quelque chose la nuit qu’il verrouille le jour.

©eva truffaut

Eva-nescence

Parce qu’Eva aime photographier la nuit, très tard en basse lumière dans des conditions parfois techniquement difficiles. D’où la logique du flou, du grain léger et évanescent , signature de ses photos réalisées sans retouches, sans éclairage artificiel. Technique qu’elle s’est appropriée auprès de Peter Lindberg qui lui apprend à saisir l’inouï, l’impromptu du réel, dans sa fulgurance, hors des conditions optimales du studio : « Fais ! N’attends pas que ça devienne sublime dans ton objectif ! » lui intime t-il .

L’œuvre au noir

Les photos d’Eva sont effectivement frappées par la lumière, portrait au détour d’une porte entre-ouverte, paysages et visages saturés par le blanc irradiant sur fond noir , images fortement contrastées parce que l’artiste vient d’une culture de la guerre avec ses photo-reportages monochromatiques, parce qu’elle est marquée aussi par les premiers clichés de Boltansky, et parce qu’elle est influencée par le cinéma de Griffith, Chaplin, et plus récemment Garel. La lumière en basse bougie est son univers, son grain ne peut être fabriqué que tard dans la nuit, à l’aube ou au crépuscule, entre chien et loup, chienne et louve conviendrait mieux, tant ses clichés cherchent l’obscurité, en sortent comme « surpris par la lumière » ( Vincent Dieutre), captés par l’ombre, ciselés par les ténèbres comme les fondus enchaînés et les fondus au noir du cinéma qu’elle affectionne tant. Les visages d’un Spencer Tracy, dans Fury de Fritz Lang, d’un Henry Fonda dans Les Raisins de la colère de John Ford , divisés, déchirés par l’ombre et la lumière, cette double postulation de l’ange et du démon. L ’œuvre d’Eva Truffaut porte en héritage la gravité des images d’enfance de Lewis Carrol, les portraits au miroir violemment incisifs de Nadar et la virtuosité d’un Paolo Roversi au cadrage singulier, aux deux secondes de pause, et au temps d’ouverture très lent.

Depuis Eva marche, pense, « bouffe » même, avec son appareil en bandoulière comme une prothèse existentielle, une extension d’elle–même et voit le monde comme on regarde par la fenêtre cadrée serrée d’un wagon, une vache qui regarde passer le train… Elle photographie les gens avec son « arme de guerre », les fait rire, les épuise pour faire ressortir leur naturel devant l’objectif, et faire oublier leur gestuelle empruntée, comme s’il s’agissait de voir le monde à-peu-près, sans profondeur de champ, utiliser les lumières tamisées ou saturées pour voir encore plus flou…

©eva truffaut

Cin-eva

Mais Eva c’est aussi une voix, suave, sensuelle, délicieusement grêlée par la clope, tranchante comme les vérités qu’elle assène sur la médiocrité de la production cinématographique actuelle, qu’elle qualifie de « néo-sarkosyste » ou tellement académique et surpayé que les yeux lui en tombent, celui du festival de Cannes/Canal+/ L’Oréal..! D’ailleurs, elle a progressivement déserté les plateaux parce que le trac des rôles qu’on imagine interprétés jusque dans sa chair, la fait trop souffrir, générant une angoisse que la joie de jouer ne compense plus. Le texte imposé de surcroît aliène son irréfragable besoin de liberté et d’indépendance d’esprit. Rares sont les cinéastes comme son ami Vincent Dieutre qui trouvent grâce à ses yeux, parce qu’elle se sent invitée sur son plateau et peut y « apparaître » telle qu’elle est, dans son authenticité, sans jouer les « comédiennes » et sans la contrainte de l’apprentissage du texte, un cinéma qui parle la même langue qu’elle, joue le même air, celui de la vérité sans affèterie. Le cinéma des films qu’elle daigne aller voir quatre fois l’an , indépendants on s’en doutait : ceux du chinois Wang Bing, A l’Ouest des rails (2003), ( 9 h de film), de Kelly Richard, de Rachel Athina Tsangari, Attenberg ( 2010), de jonas Mekas, Empire (1970) ou encore de Miguel Gomez qui reste à sauver depuis qu’Eric Rohmer est mort…

Eva Truffaut ou la nostalgie du cinéma de papa (Truffaut), noblesse oblige ! Non, pas vraiment, un cinéma courageux, expérimental et inventif, un cinéma de la performance, quelque chose que l’on ne refera pas, exigeant comme ses photos, un cinéma des cinéastes, pas de l’image au kilomètre, une photographie des photographes, des photos-graves devrait-on dire, pas celles bien lisses et hyper-piquées de l’école suisse… !

Clap de fin/ fondu au noir

Eva Truffaut, Photographies , Galerie Chappe du 5 au 29 juin 2013 - 24, rue Chappe/ 4,rue André Barsacq vernissage le 5 juin à 18h.