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« Au bord du monde », vertige de l’humain. Djemilove

Entre le prélude du Parsifal de Wagner invoquant la régénérescence du monde par la compassion et le final du Turandot de Puccini évoquant le retour à l’identité souveraine de ceux qui n’ont plus de nom, le film de Claus Drexel , Au bord du monde , (janvier 2014) nous plonge littéralement pendant 1H40 dans la fable d’un quart-monde vertigineux .

Posé entre la majesté picturale d’un Paris crépusculaire et nocturne sanctuarisé par l’image de Sylvain Leser, le chef opérateur et photographe, et la descente dans l’univers déchu des désormais « sans abri », un hiatus heurte les restes coupables de notre conscience de vivants qui passent sans voir la transparente mais envahissante cohorte des fantômes sans toit qui peuplent et hantent couloirs du métro, trottoirs humides et souillés, tunnels sans fin, grilles hostiles ou bancs inhospitaliers des parcs publics. Lieux d’errance et de passage qui servent de précaires écrins à une existence au bord du gouffre, livrée à l’abyme de l’aléatoire , à l’urgence de survivre un jour de plus, au froid cataleptique, à la faim taraudante.

Le cinéaste Claus Drexel et son humble équipe ont arpenté pendant un an les rues de la capitale, des avenues les plus exposées et luxueuses aux recoins les plus sinistres, à la rencontre de l’univers du dehors, sans parti-pris, sans préjugés sociologiques, sans curiosité médiatique mais avec le seul objectif de donner la parole à ceux qui se sont tus parfois depuis longtemps. Il s’agissait de s’inviter , de se faire accepter dans une démarche humaniste et de rentrer sans effraction chez ceux qui n’ont pour territoire qu’un piètre mais précieux carton à même le sol, un matelas de hasard, une grille de métro fumante dans l’aube froide, une cabane de fortune aux pieds des palaces, une dérisoire tente « Quechua » dépliée entre deux bourrasques sur un lit de feuilles mortes. Il fallait pénétrer à pas feutrés dans l’intimité des loups qui n’ont plus de dents mais dont le regard fuyant, lointain trahit l’intense humanité. Il importait de briser, par-delà les a priori , la fragile mais insondable cage de verre qui les sépare de nous.

Les plans sont fixes comme leurs yeux vides, le cadrage à hauteur d’homme à genoux et à distance suffisante pour respecter ce qui leur reste de pudeur, les questions du réalisateur sont rares, justes et jamais inquisitrices, le montage est sobre et respecte la parole paisible comme le courant de la Seine. Flot verbal logorrhéique parfois, habité et prophétique aussi, philosophique et spirituel souvent, violemment humain, si humain, toujours : la vie, la mort, la maladie, la lutte, la peur, l’absence d’amour, l’indifférence de ceux qui sont - encore - debout, l’épuisement, la révolte. La parole enfin retrouvée et libre témoigne de cet irréductible élan vital qui souffle dans leur âme de femmes et d’hommes déterminés à ne jamais abdiquer en perdant ne serait-ce que le sourire.

L’œil attentionné et patient de Claus Drexel caresse le pavé des quais de Seine, épouse les méandres du sombre fleuve qui coule comme nos larmes dans la salle obscure, sous les arcades des ponts séculaires qui l’enjambent, fugitifs symboles de fraternité brisée par la vague triomphante et triviale de l’opulence matérielle. Son regard descend sans condescendre vers ceux qui ne possèdent rien et qui pourtant partagent dans une geste épique pour leur survie : entre Wenceslas qui avoue sa lassitude de courir sans fin derrière son caddy « le marre à fond de Paris » à la recherche d’invendus au petit matin, maigre pitance qui servira aussi aux autres compagnons d’infortune, Michel l’ancien marin qui erre dans les corridors métropolitains affichant son inaltérable optimisme pour ne pas sombrer, des sacs de papier aux enseignes luxueuses pour seuls bagages, Pascal qui revendique fièrement de posséder 2 m2 au sol dans l’arrondissement le plus onéreux de Paris et Christine, transie par l’hiver précoce qui s’inquiète pour celui qui l’interpelle pour savoir s’il n’a pas trop froid, les oracles crépusculaires de Marco avouant sa fascination pour la modernité technologique tout en déplorant l’inquiétante régression de l’humain voué à un retour à la barbarie des cavernes.

Ceux qui vivent en marge du monde retrouvent dans ce film leur dignité , leur humanitude replacées au centre du cadre d’une image qui souligne les lignes de fuite, les aurores boréales et le crépuscule sépulcral de la Ville Lumière et l’horizon infini des hommes qui en ont été privés. Mais dans ce Paris de carte postale muséifié, d’une majesté architecturale presque obscène, il n’y a pas de place pour l’esthétisme tapageur et les sentiments lénifiants : l’inquiétante étrangeté urbaine d’un Chirico jouxte L’Enfer de Jérome Bosch et l’objectif de la caméra sait nous rappeler qu’à hauteur de pavé rôdent la mort comme les rats qui dérobent sous nos yeux médusés les restes d’un quignon de pain aux pieds d’un corps frémissant encore d’un semblant de vie précaire. Elle nous rappelle aussi que l’alcool et la détresse peuvent renverser les colosses aux pieds d’argile, à bout de force, à bout de lutte parce que la rue impose ses lois : le vieillissement précoce, l’usure physique et mentale, la perte des repères et la démence, la violence et le sacré réclamant leur lot de victimes propitiatoires. Jeni, He-* nri, Marco, Costel, Wenceslas, Michel , Christine , Pascal et quelques autres, désormais visibles et audibles, méritaient cette ode magistrale. Toute notre gratitude de spectateur, le souffle entrecoupé de sanglots retenus, va à Claus Drexel, démiurge tutélaire de cette fable vertigineuse du monde d’en bas qui, par le verbe et l’image, donne naissance, présence et existence à ceux qui croyaient en avoir été privés, quand bien même ils ont les pieds nus, les épaules recouvertes d’une étoffe de fortune sous la pluie, debout, hiératiques sur le pavé des songes en haut de la plus belle avenue du monde.

Yann Thomas

Au Bord du monde, est encore programmé pour une séance à Paris pour une séance suivie d’une rencontre avec le réalisateur , le mardi 18 novembre à 9H45 au « cinéma des cinéastes », 7 Avenue de Clichy, Paris XVIIème.